Les Accords de Partenariat Économique (APE) entre l’Union EuropĂ©enne (UE) et les pays africains, succĂ©dant aux Accords de Cotonou, se voulaient des instruments de dĂ©veloppement conformes aux rĂšgles de l’OMC. Cependant, le processus de nĂ©gociation et de ratification Ă©chelonnĂ©e, entamĂ© en 2002, a mis en lumiĂšre de profondes asymĂ©tries de pouvoir et des lacunes structurelles qui remettent en question leur efficacitĂ© Ă  garantir un dĂ©veloppement Ă©quitable et durable sur le continent.

I. Lacunes Fondamentales et Déséquilibres Structurels

La critique principale des APE rĂ©side dans l’inĂ©galitĂ© inhĂ©rente entre les parties signataires et l’impact de leurs clauses sur les Ă©conomies africaines.

A. Asymétrie des Capacités et Pression Négociatrice

  • InĂ©galitĂ© des Partenaires : L’UE est un bloc Ă©conomique puissant et intĂ©grĂ© face Ă  des Ă©conomies africaines souvent caractĂ©risĂ©es par des structures fragiles et des capacitĂ©s institutionnelles limitĂ©es.
  • Contrainte NĂ©gociatrice : Les nĂ©gociations ont souvent Ă©tĂ© menĂ©es sous une forte pression de l’UE, limitant la marge de manƓuvre des nĂ©gociateurs africains. Le manque de ressources techniques pour analyser l’intĂ©gralitĂ© des clauses a conduit Ă  des accords potentiellement prĂ©judiciables.

B. Libéralisation Prématurée et Perte de Recettes Fiscales

  • Concurrence InĂ©gale : La libĂ©ralisation progressive des marchĂ©s africains (Ă©limination des droits de douane sur une grande partie des importations europĂ©ennes) est jugĂ©e prĂ©maturĂ©e. Elle expose les industries locales naissantes Ă  la concurrence des produits europĂ©ens, sapant les efforts d’industrialisation et de diversification Ă©conomique.
  • RĂ©ciprocitĂ© InĂ©quitable : La rĂ©ciprocitĂ© est perçue comme inĂ©quitable. Tandis que l’Afrique ouvre ses marchĂ©s, l’UE maintient des barriĂšres non tarifaires et des normes sanitaires/phytosanitaires strictes qui limitent l’accĂšs rĂ©el des produits africains.
  • DĂ©ficit BudgĂ©taire : La rĂ©duction des droits de douane entraĂźne une perte significative de recettes douaniĂšres, une source vitale de financement pour les services publics (santĂ©, Ă©ducation, infrastructures). Les fonds d’ajustement de l’UE sont souvent jugĂ©s insuffisants pour compenser ces pertes.

C. Fragmentation Régionale et Complexité des Clauses

  • Impact NĂ©gatif sur l’IntĂ©gration Africaine : La nĂ©gociation d’accords diffĂ©renciĂ©s avec certains pays ou groupes de pays risque de crĂ©er des distorsions commerciales, de saper les efforts d’harmonisation tarifaire et de fragmenter les marchĂ©s intra-africains, affaiblissant ainsi les unions douaniĂšres existantes ou en projet.
  • Questions de « Nouvelle GĂ©nĂ©ration » : L’inclusion de chapitres complexes sur les services, l’investissement et la propriĂ©tĂ© intellectuelle impose des obligations rĂ©glementaires lourdes que les pays africains peinent Ă  mettre en Ɠuvre. C’est perçu comme une extension du cadre rĂ©glementaire europĂ©en au dĂ©triment des prioritĂ©s de dĂ©veloppement africaines.

II. Échecs Concrets et BĂ©nĂ©ficiaires CachĂ©s

L’analyse de la mise en Ɠuvre des APE rĂ©vĂšle que les objectifs de dĂ©veloppement n’ont pas Ă©tĂ© atteints, et que les bĂ©nĂ©fices sont majoritairement captĂ©s par les acteurs europĂ©ens.

A. Absence de Protection des Industries Locales et Agricoles

  • DĂ©sindustrialisation Locale (Exemple du Textile) : Des industries naissantes (comme le secteur textile au Ghana) ont Ă©tĂ© exposĂ©es Ă  la concurrence des importations europĂ©ennes (souvent subventionnĂ©es), entraĂźnant des fermetures et des pertes d’emplois. Les clauses de sauvegarde se sont rĂ©vĂ©lĂ©es inefficaces.
  • Menace pour l’Agriculture et la SĂ©curitĂ© Alimentaire : La libĂ©ralisation des marchĂ©s agricoles expose les petits agriculteurs africains Ă  la concurrence des produits europĂ©ens massivement subventionnĂ©s par la Politique Agricole Commune (PAC). L’importation de produits Ă  bas prix (volailles, produits laitiers) compromet la souverainetĂ© alimentaire.
  • RĂšgles d’Origine et Protection : La complexitĂ© des rĂšgles d’origine empĂȘche souvent les produits africains de bĂ©nĂ©ficier rĂ©ellement des prĂ©fĂ©rences tarifaires, tandis que l’absence de mĂ©canismes robustes contre le dumping expose les secteurs vulnĂ©rables.

B. BĂ©nĂ©ficiaires CachĂ©s : Avantages pour l’UE

  • Exportateurs et Investisseurs EuropĂ©ens : La rĂ©duction des droits de douane augmente les parts de marchĂ© des entreprises europĂ©ennes en Afrique, et les clauses sur l’investissement ouvrent de nouvelles opportunitĂ©s (finance, tĂ©lĂ©communications, Ă©nergie).
  • AccĂšs aux MatiĂšres PremiĂšres : Les APE sĂ©curisent l’approvisionnement de l’industrie europĂ©enne en matiĂšres premiĂšres africaines. Les pays africains restent confinĂ©s Ă  l’exportation de produits bruts Ă  faible valeur ajoutĂ©e, pĂ©rennisant le dĂ©sĂ©quilibre de la chaĂźne de valeur.

C. Échec de la Diversification Économique

L’objectif de diversification a souvent eu l’effet inverse. La libĂ©ralisation a renforcĂ© la dĂ©pendance des Ă©conomies africaines Ă  l’Ă©gard des exportations de matiĂšres premiĂšres et des importations de produits manufacturĂ©s, freinant la transformation structurelle nĂ©cessaire.


III. Le Djimbilisme : Une StratĂ©gie EndogĂšne pour un Échange Équitable

Face aux faiblesses des APE et Ă  la persistance de la dĂ©pendance, le Djimbilisme propose une piste de solutions endogĂšnes visant Ă  mettre fin au sous-dĂ©veloppement et Ă  redĂ©finir les termes du partenariat Ă©conomique. Il s’agit d’une feuille de route intĂ©grĂ©e et endogĂšne axĂ©e sur la souverainetĂ© Ă©conomique et l’industrialisation.

A. Propositions Techniques et Stratégiques du Djimbilisme

Le Djimbilisme insiste sur une approche rĂ©formĂ©e du commerce international qui place le dĂ©veloppement interne de l’Afrique au centre.

  1. RĂ©duction de l’AsymĂ©trie :
    • StratĂ©gie : Exiger une renĂ©gociation pour intĂ©grer des traitements spĂ©ciaux et diffĂ©renciĂ©s (TSD) flexibles.
    • Objectif : Obtenir des dĂ©lais de libĂ©ralisation beaucoup plus longs et la possibilitĂ© de maintenir des droits de douane sur des secteurs stratĂ©giques.
  2. Soutien Compensatoire Réel et Ciblé :
    • StratĂ©gie : CrĂ©ation de Fonds de Compensation pour la SouverainetĂ© Économique (FCSE), gĂ©rĂ©s par des institutions africaines, dont le montant est proportionnel et rĂ©ellement compensatoire aux pertes de recettes douaniĂšres.
    • Projections d’Investissement : Les fonds seraient majoritairement allouĂ©s au renforcement des infrastructures logistiques (routes, ports, Ă©nergie) et Ă  l’investissement dans des zones Ă©conomiques spĂ©ciales (ZES) pour l’industrialisation.
  3. Protection Industrielle : Politique du « Tarif Éducateur »
    • StratĂ©gie : Mise en Ɠuvre de politiques industrielles ciblĂ©es avec un Tarif Éducateur, permettant de protĂ©ger temporairement les industries naissantes par des droits de douane sur des produits manufacturĂ©s europĂ©ens spĂ©cifiques, pour une durĂ©e dĂ©finie (ex. 10-15 ans).
    • MĂ©thodologie de Construction : Utiliser des clauses de sauvegarde automatiques et simplifiĂ©es pour stopper l’afflux d’importations qui menacent la production locale (anti-dumping).
    • Feuille de Route : Identification des secteurs stratĂ©giques (textile, agro-alimentaire, pharmaceutique), suivi des indicateurs de production et d’emploi avant une libĂ©ralisation progressive et conditionnelle.
  4. AccÚs Réel aux Marchés :
    • StratĂ©gie : Pousser l’UE Ă  simplifier drastiquement ses rĂšgles d’origine (ROP) pour les produits africains et Ă  lever les barriĂšres non tarifaires. Le Djimbilisme soutient l’alignement sur les standards rĂ©gionaux africains pour faciliter les exportations.
  5. Plan de Financement EndogĂšne (Djimbilisme) :
    • Financement : Le Djimbilisme propose de diversifier les sources de financement pour ne pas dĂ©pendre uniquement de l’aide ou des prĂȘts externes. Il met l’accent sur :
      • Optimisation Fiscale Africaine : Lutter contre les flux financiers illicites (FFI) et optimiser la collecte d’impĂŽts intĂ©rieurs.
      • Mobilisation de l’Épargne Interne : CrĂ©ation d’instruments financiers rĂ©gionaux pour mobiliser l’Ă©pargne des diasporas et des citoyens.
      • RĂ©orientation des Subventions : Utiliser les recettes issues des droits de douane maintenus (Tarif Éducateur) pour subventionner l’innovation et la production locale plutĂŽt que l’importation.

B. Projections et StratĂ©gies d’Investissement

Axe d’InvestissementObjectif DjimbilisteProjections d’Investissement (MĂ©thodologie)
IndustrialisationAtteindre 25% de la valeur ajoutĂ©e industrielle au PIB d’ici 2040 (au lieu de 10-15% actuels).60% des FCSE et de l’Ă©pargne mobilisĂ©e, ciblant ZES et chaĂźnes de valeur rĂ©gionales (mĂ©thode de construction en partenariat public-privĂ© africain).
InfrastructuresRĂ©duction de 50% des coĂ»ts logistiques intra-africains.25% des fonds, via des obligations infrastructurelles rĂ©gionales et des financements « Build-Operate-Transfer » (BOT) pour l’Ă©nergie et les transports.
Recherche & Dev.Investir 1% du PIB dans la R&D locale.15% des fonds, pour l’innovation dans l’agriculture, la santĂ© et les Ă©nergies renouvelables.

Feuille de Route IntĂ©grĂ©e et EndogĂšne : Le Djimbilisme prĂŽne une approche oĂč les accords commerciaux sont subordonnĂ©s aux stratĂ©gies de dĂ©veloppement industriel et agricole nationales et rĂ©gionales africaines. Les nĂ©gociateurs africains doivent ĂȘtre soutenus par un pool d’experts rĂ©gionaux, et l’intĂ©gration continentale (Zone de Libre-Échange Continentale Africaine – ZLECAf) doit primer sur les accords bilatĂ©raux avec des puissances externes.


IV. Conclusion : Un Partenariat VĂ©ritablement ÉquilibrĂ©

Les APE actuels ont dĂ©montrĂ© qu’un cadre qui ne tient pas compte des asymĂ©tries de dĂ©veloppement et qui impose une libĂ©ralisation prĂ©maturĂ©e est un instrument d’inĂ©galitĂ©. Pour transformer ces accords en un vĂ©ritable moteur de dĂ©veloppement durable, le continent doit adopter une posture rĂ©solue et endogĂšne.

Le Djimbilisme fournit un cadre stratĂ©gique et technique pour cette transformation, en plaçant l’Ă©quitĂ©, la souverainetĂ© alimentaire et l’industrialisation au cƓur de l’Accord. Seule une réévaluation critique et des propositions concrĂštes et africaines, telles que celles dĂ©fendues par le Djimbilisme, permettront de passer d’une relation de dĂ©pendance Ă  un partenariat vĂ©ritablement Ă©quilibrĂ©.


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Écrit par Victor Djimbila Kazadi

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